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Proplan

12 mai 2026

Déclin cognitif chez les chats âgés : des biomarqueurs pour l'anticiper

par Pascale Pibot

Temps de lecture  7 min

Une inflammation chronique est souvent associée à des changements cognitifs chez les chats vieillissants, même en l'absence de maladie clinique manifeste (cliché Pixabay).
Une inflammation chronique est souvent associée à des changements cognitifs chez les chats vieillissants, même en l'absence de maladie clinique manifeste (cliché Pixabay).
 

Des signes cliniques de déclin cognitif sont rapportés chez 28 % des chats âgés de 11 à 14 ans et chez plus de 50 % de ceux âgés de 15 ans et plus. Les changements comportementaux peuvent parfois être si invalidants qu'ils conduisent à l'abandon ou à l'euthanasie de l'animal. Intervenir à un stade précoce pourrait pourtant permettre de ralentir l'évolution vers des dysfonctionnements plus graves.

Le concept d'inflamm'aging

Pour mieux détecter l'apparition d'un déclin cognitif, deux stratégies complémentaires peuvent être associées :

  • Sensibiliser les propriétaires à reconnaître les changements comportementaux, même subtils, chez leurs chats, pour que ceux-ci fassent ensuite l'objet d'une évaluation vétérinaire ;
  • Suivre l'évolution de biomarqueurs fiables, notamment les cytokines.

Avec l'âge, l'équilibre entre les cytokines pro-inflammatoires et anti-inflammatoires est en effet perturbé, les premières devenant prédominantes. Cette situation résulterait notamment du cumuls de facteurs de stress et d'épisodes inflammatoires récurrents au cours de la vie. Ce déséquilibre contribue à une inflammation chronique de faible intensité, aussi nommée inflamm'aging (voir LeFil du 7 février 2025).

La dérégulation de la réponse immunitaire liée à l'âge (immunosénescence) est la principale responsable des changements comportementaux classiquement observés chez les chats âgés : signes d'anxiété, désorientation, baisse de l'activité, léthargie, retrait social, altération de l'appétit et perturbations du cycle veille-sommeil.

90 chats séniors en bonne santé

En vue de proposer des outils aux vétérinaires pour les aider à reconnaître l'inflamm'aging à un stade précoce, avant que des dysfonctionnements plus graves ne se manifestent, une étude multicentrique a été menée à l'Université de Pennsylvanie (États-Unis). L'objectif était d'identifier des biomarqueurs permettant de prédire les changements comportementaux et cognitifs chez des chats âgés cliniquement sains.

Les critères d'inclusion dans l'étude exigeaient en effet que les chats soient cliniquement en bonne santé, et âgés d'au moins 7 ans. Ils ont été sélectionnés au cours d'examens vétérinaires de routine, et des analyses ont ensuite permis de vérifier l'absence de maladies sous-jacentes.

À la fin de la sélection, 90 chats ont été retenus : 51 femelles et 39 mâles, tous stérilisés, âgés de 7 à 16 ans (médiane de 9,3 ans.) La plupart d'entre eux (n=79) étaient de type européen.

Leur indice de condition corporelle (ICC) variait de 4 à 8 sur une échelle de 9 points ; la médiane était de 5,5, ce qui correspond à un embonpoint correct pour cette tranche d'âge.

Évaluation comportementale et dosage des cytokines

  • Le tempérament et le comportement des chats ont été évalués grâce au test Fe-BARQ (Feline Behavior Assessment and Research Questionnaire).
  • Leur état cognitif a également été apprécié, à l'aide d'un questionnaire spécifiquement conçu pour détecter les premiers signes de troubles cognitifs : le Feline Cognitive Dysfunction Rating Chart (FCDRC).
  • Outre un bilan sanguin complet, les concentrations sériques de la cytokine pro-inflammatoire interleukine-1 β (IL-1β) et de la cytokine anti-inflammatoire IL-10 ont été mesurées à l'aide de kits ELISA. Les auteurs de l'étude précisent qu'il n'existe actuellement aucun seuil cliniquement validé, ni aucune valeur de référence de base établie chez les chats pour ces paramètres.

Au final, le questionnaire comportemental Fe-BARQ a été rempli pour 82 chats, le FCDRC a pour 85 chats et les mesures des cytokines ont été effectuées chez 75 chats.

Inflammation chronique et troubles cognitifs sont liés

Les résultats de l'étude suggèrent que, même en l'absence de troubles cliniques évidents chez des chats vieillissants, des changements cognitifs peuvent être associés avec un état d'inflammation chronique. L'analyse des réponses au FCDRC a révélé que le cycle veille-sommeil, l'anxiété, l'activité, la malpropreté et les interactions sociales sont significativement associés à des marqueurs sanguins spécifiques, ainsi qu'à l'ICC.

  • Ainsi, les troubles du cycle veille-sommeil sont fortement et positivement corrélés avec une augmentation des valeurs de l'ICC, de l'ALAT, de la créatinine, des leucocytes, des globulines et de l'IL-1β. Une corrélation négative est en revanche observée avec les taux sanguins d'albumine et de neutrophiles. Ces variations sont cohérentes avec des observations faites chez l'homme. Chez les individus vieillissants, les troubles du sommeil peuvent augmenter l'inflammation systémique, tandis qu'une inflammation persistante, même de faible intensité, peut altérer la régulation du sommeil. L'association observée entre les taux d'IL-1β et les troubles du cycle veille-sommeil chez les chats âgés cliniquement sains pourrait donc refléter les conséquences de l'inflamm'aging.
  • Dans cette étude, des comportements anxieux étaient positivement associés à des valeurs plus élevées de l'ICC, la créatinine et l'IL-10, et négativement associée à la valeur de l'IL-1β.
  • Des altérations du niveau d'activité étaient aussi positivement corrélés avec le taux d'IL-10.
  • La note d'ICC était significativement (et positivement) associée à un niveau élevé en matière d'interactions sociales.
  • Enfin, la malpropreté et des troubles du comportement social (mise en retrait, dépendance affective associée à de l'irritabilité, vocalisations inappropriées, relations altérées avec les autres animaux du foyer) sont significativement associés à une augmentation de l'ICC.

Un lien entre inflammation et anxiété a déjà été mis en évidence chez plusieurs espèces. Lorsque la réponse inflammatoire est bien équilibrée, les cytokines peuvent moduler les circuits impliqués dans la régulation de l'anxiété, tandis que l'anxiété elle-même favorise la survie, en augmentant la vigilance et en favorisant les réponses aux menaces potentielles.

Une autre étude récente (2025), utilisant le questionnaire Fe-BARQ, avait déjà mis en évidence une association entre des maladies inflammatoires chroniques et des comportements anxieux chez des chats en bonne santé, dont l'âge moyen était de 8 ans. Les comportements observés incluaient un toilettage excessif, une peur accrue de la nouveauté et une demande accrue d'attention.

L'excès de poids va de pair avec le déclin cognitif

Cette nouvelle étude est la première à établir un lien direct entre l'ICC et les changements cognitifs. Cet indice est effectivement directement associé à quatre des cinq variables indépendantes du FCDRC : une augmentation d'une unité d'ICC entraîne une probabilité accrue de 36 % de troubles du cycle veille-sommeil, de 35 % de troubles anxieux, de 21 % d'altérations du comportement social, et de 22 % de malpropreté.

Ces observations pourraient être partiellement reliées à l'inflamm'aging puisqu'une association positive entre l'ICC et une inflammation chronique de faible intensité a déjà été documentée chez le chat. Le tissu adipeux blanc favorise la production de médiateurs pro-inflammatoires et induit une lipotoxicité par le biais des adipokines, augmentant ainsi le risque de comorbidités inflammatoires chez les individus en surpoids.

Comme l'ICC peut être facilement surveillé par les propriétaires de chats, il semble essentiel que les vétérinaires les sensibilisent à l'importance de maintenir leur chat en bon état corporel, puisque cela peut contribuer à prévenir ou à retarder l'apparition d'un déclin cognitif.

Anticiper le déclin cognitif ?

Le suivi régulier de plusieurs marqueurs biologiques pourrait donc aider à détecter précocement le déclin cognitif chez le chat, une étape indispensable avant de proposer la mise en place de mesures de soutien chez les animaux âgés.

Les cytokines font l'objet d'études de plus en plus nombreuses, mais leurs taux fluctuent considérablement en fonction du stress, de l'alimentation et des rythmes circadiens. Ces molécules ne font donc généralement pas l'objet d'un suivi en pratique clinique.

Les résultats de cette étude suggèrent en revanche que la surveillance régulière des biomarqueurs utilisés lors des visites de routine (ALAT, PAL, créatinine, albumine, globulines, et surtout ICC) pourrait être utile pour repérer l'inflamm'aging et anticiper le vieillissement cérébral des chats. Tous ces paramètres seront confrontés à l'évaluation de la fonction cognitive des animaux. Des changements comportementaux précoces, souvent subtils, peuvent en effet être associés à une inflammation chronique.